Discours

Discours lors de la 66e Fête du peuple jurassien à Delémont, 07.09.2013

Posted on: 11 septembre 2013 by manueltornare
Discours lors de la 66e Fête du peuple jurassien à Delémont, 07.09.2013

Chers amis,

Cette montagne, le Jura, véritable colonne vertébrale, nous relie, d'un seul tenant, d'Ouest au Nord, encastrant un pays, le nôtre, la Suisse; cette colonne, adossée à un autre pays, grand, à l'Histoire plus tumultueuse. Cette montagne crache en son sein, depuis des siècles, des hommes et des femmes, aux destins, parfois universels, empreints de révolte, d'altruisme, capables de dire NON aux ordres établis, (ce qui est inhabituel en comparaison pour des populations claquemurées dans des vallées ou posées sur des arpents souvent abrupts et isolés); cette montagne, nous la vénérons, la chérissons, de chez vous à chez nous, au point, pour vous d'avoir fait de son nom un emprunt accolé à un canton, un canton devenu liberté. Une liberté qui nous réunit aujourd'hui, avec amitié et solidarité, et nous mobilisera jusqu'au 24 novembre 2013.

Les traités, dans l'Histoire, font -trop souvent, on le sait- le bonheur des uns, le malheur des autres. Celui de Vienne en 1815 créa mon canton, le rattacha à la Suisse, volonté des élites, un peu moins des masses. Genève était, depuis la Réforme de 1536, une République fondée par des Réformateurs français, qui ne pouvait, fière de son indépendance, se rattacher à des monarchies avoisinantes, catholiques et absolutistes. Les traités de Turin et de Paris, en 1814, et celui de Vienne, l'année suivante, ont certes permis à Genève de faire perdurer son particularisme, sa singularité, son libre-arbitre,ce qui en fit une ville internationale ouverte sur le monde, et non une sous-préfecture!, mais l'exiguïté de notre territoire, l'absence d'arrière-pays, nous condamna, nous condamne aujourd'hui, vu l'absence de vision politique supranationale, de conventions généralistes, d'une volonté de créer une région transfrontalière avec des structures politico-administratives, à des tensions et errements exacerbés par des populistes de tous poils, des deux côtés de la frontière.
Talleyrand avait, à maintes reprises, enjoint notre délégué genevois à Vienne, Pictet de Rochemont, à accepter le Chablais jusqu'à Saint-Gingolph, le pays de Gex, et le Salève!

"Un jour, des canons posés sur le haut du Salève, seront pointés sur Genève" dit Talleyrand à Pictet. Ce dernier rit et n'en crut un mot! Ma mère se rappelle les canons nazis pointés sur Genève en 1943! D'autre part, phagocyter autant de villages savoyards ou français catholiques effraya Pictet, soucieux de maintenir Genève dans le camp calviniste!
Le Traité de Vienne ne fit donc pas que notre bonheur! Vous aussi, ce Traité bafoua votre liberté, votre identité, et au sein des vallées, villes, bourgs et villages, une culture de l'INSOUMISSION, justifiée, se répandit. Rendons hommage dans ce lieu à toutes celles et ceux qui, jusqu'à ce jour, osèrent dirent NON, qui se battirent pour l'autonomie d'un peuple fier ! En grec ancien, « autonomos » signifie " se donner son propre mouvement". Vous l'avez créé ce mouvement, il a donné naissance à ce canton, un canton encore en devenir, avec une réponse déterminante (mais non conclusive) le 24 novembre 2013.

L'autonomie d'un peuple ne se décrète pas, ne se construit pas, vous le savez depuis 1979, uniquement avec une raison unique: la territorialité! Le contenu prime sur le contenant. le contenant crée un substrat, donne sa force à un pays, une contrée, des traces plutôt que des preuves, aurait dit René Char.
Votre Constitution marqua les esprits et consciences au-delà des frontières cantonales ou nationales par ses avancées sociales, politiques, économiques déterminantes. Sa modernité, à l'époque, dans un pays, il faut bien le dire, conservateur, fut exemplaire, même si tout reste à accomplir. En cela Genève et le Jura, depuis la création de votre canton, ont toujours été proches. En ce qui concerne les votations, que ce soit sur l'électricité, l'assurance-chômage, la naturalisation des étrangers de la 3ème génération, la Poste, la 5ème révision de l'AI, sur la retraite flexible à 62 ans, sur le prix unique du livre, le progressiste que je suis, l'ancien Maire de Genève et député suisse, qui s'est toujours battu pour une certaine idée des services publics, qui a œuvré pour le social (triplement des crèches en 10 ans en Ville de Genève), je le dis sans vanité sans polémique pouvant heurter certains, constate avec admiration que nos 2 peuples se rejoignent lorsqu'ils se prononcent sur des grands dossiers.

L'opportunité que représente la création d'un canton à base plus élargie, encore une fois ne parlons pas uniquement de territorialité, permettra de nouvelles avancées politiques, sociales, syndicales, associatives. D'autres l'ont dit ici et ailleurs: les avantages cumulés des constitutions bernoise et jurassienne seront un atout pour un canton fortifié. Il est essentiel de transcender le débat géopolitique sur la question jurassienne pour porter haut et fort un projet rassembleur qui marquera la Suisse tout entière et la Romandie.
J'ose espérer que ce nouvel Etat, fort des ambitions passées, permettra une fiscalité plus équitable, des allocations familiales dignes, des bourses permettant d'accéder plus facilement à la formation, pour combattre le chômage ou le départ des jeunes. Un canton mieux ancré dans la réalité suisse et suisse romande, c'est aussi l'assurance d'une meilleure politique industrielle, les chiffres le prouvent, favorisant davantage les employés, proposant des CCT, des salaires minimaux, une lutte contre les délocalisations, avec une production endogène, une politique des transports répondant aux besoins régionaux et supranationaux, sur ce dernier dossier, absence dont nous souffrons à Genève.
Je sais, pour l'avoir vécu à Genève, qu'il y a aussi le risque que certaines forces rétrogrades profitent de la refonte de la Constitution pour "détricoter" les avancées et combats qui ont été engrangés dans les textes! Genève en a fait les frais l'an passé!

Le Jura Sud rejoignant son territoire naturel permettra cette entité romande plus forte et plus présente, avec des structures administratives francophones de proximité, non imposées, choisies.
Le 24 novembre 2013, c'est l'affaire des Jurassiens du Nord, du Sud, mais c'est l'affaire de tous, car l'avenir d'une Romandie plus présente sur la scène nationale politique et économique. Lors des discussions urgentes et inévitables avec notre grand voisin français pour régler, de Genève à Bâle, les problèmes de l'emploi, de lutte contre le dumping salarial ravageur, du logement, des transports, de l'aménagement du territoire, de la préservation conjointe de la nature, de la formation, de la fiscalité, ce nouveau canton sera un atout puissant.
Unis, vous serez mieux écoutés, unis nous serons mieux écoutés. Votons OUI le 24 novembre. Le peuple genevois, dans sa grande majorité, comme jadis, est avec vous!

Manuel Tornare
Conseiller national,
Ancien maire de Genève