Discours

1er août 2012 – Commune de Gy

Posted on: 2 août 2012 by manueltornare No Comments
1er août 2012 – Commune de Gy


Chacun le sait : les enfants adorent les contes, les adultes et les peuples, les légendes.

L’identité de l’individu, comme celle des peuples, se forge le plus souvent sur un flou volontaire et nécessaire, indéfinissable, structurant !

L’identité suisse n’y échappe pas ! Il ne s’agit pas de gâcher la fête de ce soir, en citant les écrits d’historiens, qui remettent en cause l’authenticité du pacte de 1291ou l’existence de Tell, comme, rappelé dans le numéro spécial de l’Hebdo du 26 juillet 2012 ! Ces débats sur la vérité historique sont sans fin ! (paraphrasons un humoriste anglais : Tell n’a jamais existé, c’est un autre qui s’appelait Guillaume Tell !)
Les vérités historiques sont scientifiquement un impératif, mais pour une patrie, car la Suisse n’est pas une nation, mais une patrie, ce qui importe ce sont les mythes, oui les mythes, fondateurs et les symboles.

J’en ai connu des hommes ou femmes politiques voulant ignorer les symboles, ils ont vite été rattrapés par ceux-là !

Le pacte de 1291, le héros de légende de Rossini ou de Verdi, n’a peut-être pas existé, comme appris dans nos manuels scolaires depuis des siècles, peu importe. Ils sont nos racines, donc invisibles, mais parfois mises à nu. Et prouvent que certaines fictions, peut-être manipulées, fédèrent et unissent grâce à la langueur du temps.

La Suisse existe ! Oui, surtout depuis 1848 ! Grâce à cette formidable (pour l’époque) Constitution qui a inventé (ou plutôt réinventé) un passé structurant à des fins de cohésion sociale, politique et économique et a dessiné un système institutionnel qui est –sans doute- un des meilleurs qui soit !
En effet, il fallait construire (ou reconstruire) un pays après la guerre sanglante du Sonderbund, une guerre civile, il faut bien l’avouer. On choisit une refondation charpentée sur le respect des différences (langues, religions, latins, germains) une mini –Europe en quelque sorte, mais qui fonctionne depuis bientôt 2 siècles ! On respecta les vaincus, les cantons conservateurs dont la défaite imposée par Dufour, n’était pas toujours admise dans les campagnes catholiques.
Respecter ou ériger les différences devint un dogme ! Un prêt- à-penser collectif qui fut salvateur et évita l’éclatement. Y a-t-il beaucoup de pays, de nations dont le socle est coulé dans un respect des différences, considéré comme un atout, une richesse ?
On ne se rend pas compte, mais ça tient du génie. Oui, on s’inspira de la Constitution américaine, mais ne fut-elle pas rédigée en partie par un Genevois, Albert Gallatin ?

Equilibre entre les cantons peuplés et les moins peuplés, les villes, les campagnes, équilibre, grâce au fédéralisme, entre pouvoirs cantonaux et un pouvoir fédéral, répondant – ce que l’Europe d’aujourd’hui feint de ne pas admettre – d’une monnaie, d’une politique étrangère, d’une défense nationale uniques.
Oui, la Constitution de 1848, certes réactualisée sans cesse, fut un coup de génie du parti majoritaire de l’époque ! Vainqueur, mais n’humiliant pas ! Coup de génie aussi le référendum et le droit d’initiative créés plus tard, mais qui contraignent (je parle bien au présent) les pouvoirs municipaux, cantonaux ou fédéral à ne pas s’écarter du bien commun, à rester humbles, avec un risque certes, qu’ils soient détournés par des populistes de tous poils !

Cet élan, cet esprit de 1848, qui fut capable de surpasser nos difficultés, nos tensions en intégrant les exigences de l’époque, nous devons aujourd’hui aussi en retrouver le sens, le chemin !

Certes les partis politiques ne nous offrent plus ce que j’ai appelé le prêt-à-penser collectif qui pourrait nous faire entrevoir une méthode, une clef de compréhension capable d’affronter sereinement ce qui nous attend. Certains pourraient s’en réjouir, je ne suis pas de ceux-là !
Par faiblesse, ici et ailleurs, la politique se plie devant le jeu des financiers ou le cynisme des agences de notations.
« Les financiers ne font bien leurs affaires que lorsque l’Etat les fait mal » disait Talleyrand.

L’Europe est, hélas, en déroute, une majorité de Suisses ne désire plus l’intégrer alors qu’elle est – pour avoir sous-estimé une solide construction politique et économique – un grand corps malade, mais fort de nos traditions, de notre expérience et d’un Etat fondé sur le respect des différences, faisons preuve non d’arrogance, mais d’esprit constructif et d’écoute, de subtilité et de solidarité, non de repli sur soi ! Jetons des passerelles !

De même pour la région transfrontalière, ce qu’on appelle maintenant le Grand Genève. La construction de cette région est en panne : aucune structure supranationale efficace ne gère notre vie en commun. Cette absence crée des incompréhensions de part et d’autre de la frontière et fortifie les extrêmes. Certes des instances existent, je les ai observées durant 12 ans en tant que maire de Genève ; elles sont des chambres récipiendaires d’indécisions ou d’affrontements inutiles. La région mérite une assemblée (consultative dans un premier temps) transfrontalière. Logement, aménagement, transports, sécurité, agriculture, lois du travail, toutes ces questions primordiales devraient, une fois de plus, être discutées ensemble ! Pour donner un cadre institutionnel à cette région, des décisions devront être prises à Berne et à Paris.
N’oublions pas les leçons de nos ancêtres !..

Sans résoudre tous les problèmes qui se posaient à l’époque, ils avaient déjà une vision de la région : d’abord de ce côté de la frontière, il fallait unifier le canton, on ne mesure plus aujourd’hui combien l’alliage entre les Communes réunies, catholiques et conservatrices et les mandements ou terres protestantes depuis la Réforme (comme ici, à Gy, depuis le début du XVIIème) mit du temps à se couler dans une identité cantonale.
Le respect des différences, oui nos ancêtres, avec une volonté politique tenace, avec parfois des heurts et des déchirements, l’imposèrent. Au-delà de ce canton, on choisit les Zones franches, couloir autour du canton pour atténuer l’effet frontière.

Autre exemple : on développa des transports en commun sur l’ensemble de cette surface : 137 kms de trams, du Molard à Douvaine, à Jussy, à Gex, à Annemasse, à St Julien, à Chancy-Pougny, bref une politique de la région surgit, puis après 39-45, balbutia. Oui, la région est en panne, mais soyons confiants, mobilisons-nous, la région va renaître, avec le respect des différences qui devrait être notre force, notre savoir-faire ! Notre région franco-valdo-genevoise, selon l’OCDE, est la quatrième la plus prospère d’Europe, il est urgent, à l’instar de la région bâloise, de sortir des blocages.

Mais ne l’oublions pas : le seul obstacle véritable qui nous guette ce sont, non les frontières sur le terrain, mais les plus coriaces, invisibles, celles qui sont dans nos têtes !