Discours

 

Chers amis,

Cette montagne, le Jura, véritable colonne vertébrale, nous relie, d'un seul tenant, d'Ouest au Nord, encastrant un pays, le nôtre, la Suisse; cette colonne, adossée à un autre pays, grand, à l'Histoire plus tumultueuse. Cette montagne crache en son sein, depuis des siècles, des hommes et des femmes, aux destins, parfois universels, empreints de révolte, d'altruisme, capables de dire NON aux ordres établis, (ce qui est inhabituel en comparaison pour des populations claquemurées dans des vallées ou posées sur des arpents souvent abrupts et isolés); cette montagne, nous la vénérons, la chérissons, de chez vous à chez nous, au point, pour vous d'avoir fait de son nom un emprunt accolé à un canton, un canton devenu liberté. Une liberté qui nous réunit aujourd'hui, avec amitié et solidarité, et nous mobilisera jusqu'au 24 novembre 2013.

Les traités, dans l'Histoire, font -trop souvent, on le sait- le bonheur des uns, le malheur des autres. Celui de Vienne en 1815 créa mon canton, le rattacha à la Suisse, volonté des élites, un peu moins des masses. Genève était, depuis la Réforme de 1536, une République fondée par des Réformateurs français, qui ne pouvait, fière de son indépendance, se rattacher à des monarchies avoisinantes, catholiques et absolutistes. Les traités de Turin et de Paris, en 1814, et celui de Vienne, l'année suivante, ont certes permis à Genève de faire perdurer son particularisme, sa singularité, son libre-arbitre,ce qui en fit une ville internationale ouverte sur le monde, et non une sous-préfecture!, mais l'exiguïté de notre territoire, l'absence d'arrière-pays, nous condamna, nous condamne aujourd'hui, vu l'absence de vision politique supranationale, de conventions généralistes, d'une volonté de créer une région transfrontalière avec des structures politico-administratives, à des tensions et errements exacerbés par des populistes de tous poils, des deux côtés de la frontière.
Talleyrand avait, à maintes reprises, enjoint notre délégué genevois à Vienne, Pictet de Rochemont, à accepter le Chablais jusqu'à Saint-Gingolph, le pays de Gex, et le Salève!

"Un jour, des canons posés sur le haut du Salève, seront pointés sur Genève" dit Talleyrand à Pictet. Ce dernier rit et n'en crut un mot! Ma mère se rappelle les canons nazis pointés sur Genève en 1943! D'autre part, phagocyter autant de villages savoyards ou français catholiques effraya Pictet, soucieux de maintenir Genève dans le camp calviniste!
Le Traité de Vienne ne fit donc pas que notre bonheur! Vous aussi, ce Traité bafoua votre liberté, votre identité, et au sein des vallées, villes, bourgs et villages, une culture de l'INSOUMISSION, justifiée, se répandit. Rendons hommage dans ce lieu à toutes celles et ceux qui, jusqu'à ce jour, osèrent dirent NON, qui se battirent pour l'autonomie d'un peuple fier ! En grec ancien, « autonomos » signifie " se donner son propre mouvement". Vous l'avez créé ce mouvement, il a donné naissance à ce canton, un canton encore en devenir, avec une réponse déterminante (mais non conclusive) le 24 novembre 2013.

L'autonomie d'un peuple ne se décrète pas, ne se construit pas, vous le savez depuis 1979, uniquement avec une raison unique: la territorialité! Le contenu prime sur le contenant. le contenant crée un substrat, donne sa force à un pays, une contrée, des traces plutôt que des preuves, aurait dit René Char.
Votre Constitution marqua les esprits et consciences au-delà des frontières cantonales ou nationales par ses avancées sociales, politiques, économiques déterminantes. Sa modernité, à l'époque, dans un pays, il faut bien le dire, conservateur, fut exemplaire, même si tout reste à accomplir. En cela Genève et le Jura, depuis la création de votre canton, ont toujours été proches. En ce qui concerne les votations, que ce soit sur l'électricité, l'assurance-chômage, la naturalisation des étrangers de la 3ème génération, la Poste, la 5ème révision de l'AI, sur la retraite flexible à 62 ans, sur le prix unique du livre, le progressiste que je suis, l'ancien Maire de Genève et député suisse, qui s'est toujours battu pour une certaine idée des services publics, qui a œuvré pour le social (triplement des crèches en 10 ans en Ville de Genève), je le dis sans vanité sans polémique pouvant heurter certains, constate avec admiration que nos 2 peuples se rejoignent lorsqu'ils se prononcent sur des grands dossiers.

L'opportunité que représente la création d'un canton à base plus élargie, encore une fois ne parlons pas uniquement de territorialité, permettra de nouvelles avancées politiques, sociales, syndicales, associatives. D'autres l'ont dit ici et ailleurs: les avantages cumulés des constitutions bernoise et jurassienne seront un atout pour un canton fortifié. Il est essentiel de transcender le débat géopolitique sur la question jurassienne pour porter haut et fort un projet rassembleur qui marquera la Suisse tout entière et la Romandie.
J'ose espérer que ce nouvel Etat, fort des ambitions passées, permettra une fiscalité plus équitable, des allocations familiales dignes, des bourses permettant d'accéder plus facilement à la formation, pour combattre le chômage ou le départ des jeunes. Un canton mieux ancré dans la réalité suisse et suisse romande, c'est aussi l'assurance d'une meilleure politique industrielle, les chiffres le prouvent, favorisant davantage les employés, proposant des CCT, des salaires minimaux, une lutte contre les délocalisations, avec une production endogène, une politique des transports répondant aux besoins régionaux et supranationaux, sur ce dernier dossier, absence dont nous souffrons à Genève.
Je sais, pour l'avoir vécu à Genève, qu'il y a aussi le risque que certaines forces rétrogrades profitent de la refonte de la Constitution pour "détricoter" les avancées et combats qui ont été engrangés dans les textes! Genève en a fait les frais l'an passé!

Le Jura Sud rejoignant son territoire naturel permettra cette entité romande plus forte et plus présente, avec des structures administratives francophones de proximité, non imposées, choisies.
Le 24 novembre 2013, c'est l'affaire des Jurassiens du Nord, du Sud, mais c'est l'affaire de tous, car l'avenir d'une Romandie plus présente sur la scène nationale politique et économique. Lors des discussions urgentes et inévitables avec notre grand voisin français pour régler, de Genève à Bâle, les problèmes de l'emploi, de lutte contre le dumping salarial ravageur, du logement, des transports, de l'aménagement du territoire, de la préservation conjointe de la nature, de la formation, de la fiscalité, ce nouveau canton sera un atout puissant.
Unis, vous serez mieux écoutés, unis nous serons mieux écoutés. Votons OUI le 24 novembre. Le peuple genevois, dans sa grande majorité, comme jadis, est avec vous!

Manuel Tornare
Conseiller national,
Ancien maire de Genève



1er août 2012 – Commune de Gy

Posted on: 2 août 2012 by manueltornare No Comments

 


Chacun le sait : les enfants adorent les contes, les adultes et les peuples, les légendes.

L’identité de l’individu, comme celle des peuples, se forge le plus souvent sur un flou volontaire et nécessaire, indéfinissable, structurant !

L’identité suisse n’y échappe pas ! Il ne s’agit pas de gâcher la fête de ce soir, en citant les écrits d’historiens, qui remettent en cause l’authenticité du pacte de 1291ou l’existence de Tell, comme, rappelé dans le numéro spécial de l’Hebdo du 26 juillet 2012 ! Ces débats sur la vérité historique sont sans fin ! (paraphrasons un humoriste anglais : Tell n’a jamais existé, c’est un autre qui s’appelait Guillaume Tell !)
Les vérités historiques sont scientifiquement un impératif, mais pour une patrie, car la Suisse n’est pas une nation, mais une patrie, ce qui importe ce sont les mythes, oui les mythes, fondateurs et les symboles.

J’en ai connu des hommes ou femmes politiques voulant ignorer les symboles, ils ont vite été rattrapés par ceux-là !

Le pacte de 1291, le héros de légende de Rossini ou de Verdi, n’a peut-être pas existé, comme appris dans nos manuels scolaires depuis des siècles, peu importe. Ils sont nos racines, donc invisibles, mais parfois mises à nu. Et prouvent que certaines fictions, peut-être manipulées, fédèrent et unissent grâce à la langueur du temps.

La Suisse existe ! Oui, surtout depuis 1848 ! Grâce à cette formidable (pour l’époque) Constitution qui a inventé (ou plutôt réinventé) un passé structurant à des fins de cohésion sociale, politique et économique et a dessiné un système institutionnel qui est –sans doute- un des meilleurs qui soit !
En effet, il fallait construire (ou reconstruire) un pays après la guerre sanglante du Sonderbund, une guerre civile, il faut bien l’avouer. On choisit une refondation charpentée sur le respect des différences (langues, religions, latins, germains) une mini –Europe en quelque sorte, mais qui fonctionne depuis bientôt 2 siècles ! On respecta les vaincus, les cantons conservateurs dont la défaite imposée par Dufour, n’était pas toujours admise dans les campagnes catholiques.
Respecter ou ériger les différences devint un dogme ! Un prêt- à-penser collectif qui fut salvateur et évita l’éclatement. Y a-t-il beaucoup de pays, de nations dont le socle est coulé dans un respect des différences, considéré comme un atout, une richesse ?
On ne se rend pas compte, mais ça tient du génie. Oui, on s’inspira de la Constitution américaine, mais ne fut-elle pas rédigée en partie par un Genevois, Albert Gallatin ?

Equilibre entre les cantons peuplés et les moins peuplés, les villes, les campagnes, équilibre, grâce au fédéralisme, entre pouvoirs cantonaux et un pouvoir fédéral, répondant – ce que l’Europe d’aujourd’hui feint de ne pas admettre – d’une monnaie, d’une politique étrangère, d’une défense nationale uniques.
Oui, la Constitution de 1848, certes réactualisée sans cesse, fut un coup de génie du parti majoritaire de l’époque ! Vainqueur, mais n’humiliant pas ! Coup de génie aussi le référendum et le droit d’initiative créés plus tard, mais qui contraignent (je parle bien au présent) les pouvoirs municipaux, cantonaux ou fédéral à ne pas s’écarter du bien commun, à rester humbles, avec un risque certes, qu’ils soient détournés par des populistes de tous poils !

Cet élan, cet esprit de 1848, qui fut capable de surpasser nos difficultés, nos tensions en intégrant les exigences de l’époque, nous devons aujourd’hui aussi en retrouver le sens, le chemin !

Certes les partis politiques ne nous offrent plus ce que j’ai appelé le prêt-à-penser collectif qui pourrait nous faire entrevoir une méthode, une clef de compréhension capable d’affronter sereinement ce qui nous attend. Certains pourraient s’en réjouir, je ne suis pas de ceux-là !
Par faiblesse, ici et ailleurs, la politique se plie devant le jeu des financiers ou le cynisme des agences de notations.
« Les financiers ne font bien leurs affaires que lorsque l’Etat les fait mal » disait Talleyrand.

L’Europe est, hélas, en déroute, une majorité de Suisses ne désire plus l’intégrer alors qu’elle est – pour avoir sous-estimé une solide construction politique et économique – un grand corps malade, mais fort de nos traditions, de notre expérience et d’un Etat fondé sur le respect des différences, faisons preuve non d’arrogance, mais d’esprit constructif et d’écoute, de subtilité et de solidarité, non de repli sur soi ! Jetons des passerelles !

De même pour la région transfrontalière, ce qu’on appelle maintenant le Grand Genève. La construction de cette région est en panne : aucune structure supranationale efficace ne gère notre vie en commun. Cette absence crée des incompréhensions de part et d’autre de la frontière et fortifie les extrêmes. Certes des instances existent, je les ai observées durant 12 ans en tant que maire de Genève ; elles sont des chambres récipiendaires d’indécisions ou d’affrontements inutiles. La région mérite une assemblée (consultative dans un premier temps) transfrontalière. Logement, aménagement, transports, sécurité, agriculture, lois du travail, toutes ces questions primordiales devraient, une fois de plus, être discutées ensemble ! Pour donner un cadre institutionnel à cette région, des décisions devront être prises à Berne et à Paris.
N’oublions pas les leçons de nos ancêtres !..

Sans résoudre tous les problèmes qui se posaient à l’époque, ils avaient déjà une vision de la région : d’abord de ce côté de la frontière, il fallait unifier le canton, on ne mesure plus aujourd’hui combien l’alliage entre les Communes réunies, catholiques et conservatrices et les mandements ou terres protestantes depuis la Réforme (comme ici, à Gy, depuis le début du XVIIème) mit du temps à se couler dans une identité cantonale.
Le respect des différences, oui nos ancêtres, avec une volonté politique tenace, avec parfois des heurts et des déchirements, l’imposèrent. Au-delà de ce canton, on choisit les Zones franches, couloir autour du canton pour atténuer l’effet frontière.

Autre exemple : on développa des transports en commun sur l’ensemble de cette surface : 137 kms de trams, du Molard à Douvaine, à Jussy, à Gex, à Annemasse, à St Julien, à Chancy-Pougny, bref une politique de la région surgit, puis après 39-45, balbutia. Oui, la région est en panne, mais soyons confiants, mobilisons-nous, la région va renaître, avec le respect des différences qui devrait être notre force, notre savoir-faire ! Notre région franco-valdo-genevoise, selon l’OCDE, est la quatrième la plus prospère d’Europe, il est urgent, à l’instar de la région bâloise, de sortir des blocages.

Mais ne l’oublions pas : le seul obstacle véritable qui nous guette ce sont, non les frontières sur le terrain, mais les plus coriaces, invisibles, celles qui sont dans nos têtes !



Discours de soutien aux grèves des HUG

Posted on: 12 novembre 2011 by manueltornare No Comments